Le voyage d'Anna Blume

Actes Sud, 1989, 200 pages (Livre de poche)
Traduit de l'américain par Patrick Ferragut
In the country of last things (1987)
Une ville au bout du monde, cernée de murs, livrée à la désagrégation, dont les habitants tâchent de subsister en fouillant dans les détritus. De ce "pays des choses dernières", comme l'appelle le titre original du roman, la jeune Anna Blume écrit à un ami d'enfance. Venue à la recherche de son frère disparu, elle raconte ses errances dans des rues éventrées, sa lutte contre le froid, les prédations, le désespoir.
C'est un étrange livre où la narratrice est une jeune femme (unique dans l'oeuvre d'Auster, sauf erreur de ma part). Paul Auster lui donne une telle présence que j'ai été déstabilisée. Dans ce roman, je ne retrouve pas la voix de l'auteur ; on dirait qu'il a été écrit par quelqu'un d'autre, si ce n'était quelques détails révélateurs.
Entre cet aspect et la noirceur de cet univers, j'ai eu du mal à accrocher. J'ai quand même cheminé dans ce livre durant dix ans : inédit dans ma vie de lectrice ! Et, arrivée à la fin, je n'ai pas eu l'illumination attendue.
Cette "cité de la destruction", ce "pays des choses dernières" a un fonctionnement très déstabilisant. Auster a réussi son coup (le monde qu'il nous présente est très réussi dans sa conception apocalyptique) mais je ne suis pas arrivée à le suivre sur ces chemins, ni émotionnellement (sauf peut-être vers la fin), ni intellectuellement. C'est trop noir, trop "no future" et démoralisant.
Cette ville coupée du monde semble payer pour ses péchés. Tout s'efface, tout court vers sa fin et ceux qui essaient de devenir les mémorialistes d'une époque en décomposition ont du mal à mener leur tâche à bien entre la limitation des moyens matériels et l'usure du corps et de l'esprit. Des objets, des mots, des personnes disparaissent littéralement et avec eux ce qu'ils représentent. Comme toujours Auster joue sur la relation entre la forme et le sens.
Comment survivre alors dans un tel endroit ? En restant relativement détaché, en ne nourrissant que des espoirs très relatifs. C'est sûrement cela qui m'a également dérangé dans le livre, cette espèce d'inaction qui caractérise la plupart du temps Anna. Il semble qu'il faille se laisser porter par les événements sans espérer autre chose que d'être encore vivant le soir. Déprimant au possible ! Les notions de joie et de peine ne doivent pas nous habiter. Il ne faut pas se faire d'illusions... Nous sommes très loin de l'univers onirique de la plupart de ses autres livres ; ce roman est profondément ancré dans la réalité et dans les contingences quotidiennes.
Je ne sais pas si je serai capable de le relire un jour...
"Plus on approche de la fin, plus il y a de choses à dire. La fin n'est qu'imaginaire, c'est une destination qu'on s'invente pour continuer à avancer, mais il arrive un moment où on se rend compte qu'on n'y parviendra jamais. Il se peut qu'on soit obligé de s'arrêter, mais ce sera uniquement parce qu'on sera à court de temps. On s'arrête, mais ça ne veut pas dire qu'on soit arrivé au bout."