Dans le scriptorium - bonus

Publié le par Flo



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Ce roman est très caractéristique de l'auteur, même si, cette fois, le caractère « austérien » est inhérent à l'oeuvre, si on peut dire.


Ce roman m'a fait penser à La Trilogie pour plusieurs raisons. Nous avons un homme qui est confronté à un problème d'identité : le narrateur l'appelle Mr Blank, ce qui signifie qu'on lui a retiré toute identité et lui-même ne sait plus qui il est. Dans Cité de verre, Quinn accepte de se faire passer pour un détective nommé Paul Auster (et il écrit des romans publiés sous pseudonyme). Dans Revenants, non seulement le titre fait référence aux fantômes (que l'on trouve aussi dans Scriptorium – au passage, le titre de l'oeuvre qui illustre la couverture est quand même « Sculpture d'ombre » - un hasard ?) mais les personnages portent des noms de couleurs : ils en sont d'autant plus anonymes, avec des identités dissoutes. De même, dans ces deux oeuvres, le personnage central n'a pas de repères et il ne sait pas ce qu'on attend de lui. Il est comme à la merci des événements, de ficelles tirées par d'autres. J'aime beaucoup ce type d'approche. C'est à la fois déroutant et excitant parce que le lecteur ne peut jamais prévoir quoi que ce soit et il reste généralement porteur d'interrogations à la fin. Le personnage est manipulé par l'auteur ou par d'autres personnages et il est le seul à ne pas savoir de quoi il retourne.

Enfin, il y a le thème de l'enfermement (également présent dans d'autres oeuvres – je pense notamment à La nuit de l'oracle où l'écrivain enfermé dans son bureau perd, presque matériellement, la notion du temps et où son personnage se retrouve enfermé dans une pièce sans espoir d'en être libéré au point que l'écrivain lui-même ne sait plus comment reprendre son intrigue). Dans La Trilogie, les personnages vivent un enfermement intérieur et sont souvent consignés dans des pièces assez exiguës. Ici, nous avons un homme enfermé dans une pièce, qui ne saura jamais s'il peut ou non en sortir ou s'il est retenu prisonnier. Il est également enfermé dans une histoire qu'il ne comprend pas (il semble avoir perdu la mémoire) et dont il n'est qu'une marionnette sans liberté d'action ou de pensée.


Dans ce roman, la mise en abyme est vraiment très bien gérée. A la limite les deux histoires imbriquées entretiennent moins de rapports entre elles que dans les autres livres. Par contre, l'auteur propose mille et une ouvertures vers d'autres pistes et surtout, la fin est résolument bien trouvée. La boucle se referme, l'histoire en est d'autant plus cohérente et on ne peut qu'applaudir. On est observateur, le personnage central est rapidement identifié et on s'identifie aussi très vite à lui : quelles découvertes s'offrent à nous dans ces tas de photos, ces piles de papier et ces visiteurs ?


Les détails sont très travaillés comme toujours. Le personnage qui joue le rôle de l'avocat est parfaitement choisi. Pour une fois, on peut dire que le hasard ne joue aucun rôle dans un roman d'Auster. Tout est calculé au millimètre près sans que cela fasse artificiel. Au contraire, ce sont ces intentions qui rendent l'oeuvre si intéressante.


L'auteur revient sur un thème qui lui est cher : le pouvoir des mots et la frontière entre la réalité et la fiction. Cette fois, ce thème est poussé à son paroxysme. Qui manipule qui ? Quelle est la place du lecteur dans cette oeuvre ? Quelle est la place du personnage central, quel est son rôle ? L'écriture est-elle une activité aussi anodine qu'elle en a l'air ? Il suffit de lire Auster une fois pour connaître son avis sur la question : non ! Les mots peuvent être dangereux, il l'a prouvé dans maints livres. De même que si l'auteur est mortel, la littérature et les mots ne le sont point ... Et c'est ainsi qu'écrire peut donner l'illusion de devenir soi-même immortel à travers ses mots, son oeuvre. De la part d'un écrivain qui a 60 ans en cette année 2007, c'est très révélateur de ses propres peurs, j'imagine.


Dans la même veine, il y a la question des objets : sont-ils vraiment ce qu'ils ont l'air d'être ? Et comment en être sûr ? J'ai repensé à L'invention de la solitude où Auster en parlant de son père, écrit : « chaque objet était considéré d'après sa fonction, estimé seulement d'après son coût, jamais pris en compte pour ses propriétés intrinsèques ». Or dans La nuit de l'oracle, par exemple, Auster montre bien avec l'histoire du carnet qu'un objet n'est jamais uniquement ce qu'il semble être, qu'il porte une histoire ou peut en être le sujet, qu'un objet banal est plus que ça.


On trouve également le thème du désert, du Far West. Un personnage doit cheminer sans trop savoir ce qu'il cherche. Il ne revient pas nécessairement avec des réponses définitives mais le désert l'aura changé (cf Moon Palace).


Enfin, il y a quelques jeux sur les mots, moins que d'habitude aussi, mais d'un autre genre que Harry Dunkel / Brightman ou John Trause / Paul Auster. Par exemple, il invente le terme de Djiens pour désigner les Indiens, également appelés Primitifs. Il évoque les Territoires invisibles, ce qui m'a fait penser au Voyage d'Anna Blume. On trouve aussi Neverland (visiblement en lien avec Revenants), la ville d'Ultima à la frontière, la tierra vieja, etc.


Malgré tout, je pense être passée à côté d'autres référénces littéraires. En général, Auster livre des indices permettant d'identifier ses sources mais rien de tout cela cette fois. A relire donc quand j'aurai exploré d'autres terres...


J'espère que ces détails vous donneront envie de lire Paul Auster en général et ce livre en particulier. Ils sont révélateurs d'un univers qui m'enchante. On ne peut qu'envier ceux qui n'ont pas encore lu ce roman fantastique, déjà sacré « coup de coeur de l'année » avec place à vie dans ma bibliothèque idéale. Bien qu'il soit court, il est si riche que sa lecture prend du temps. Pourtant, tout va trop vite et, la fin arrivée, on ne pense qu'à une seule chose : le relire en entier...



Publié dans Bibliographie

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Commenter cet article

lily 05/02/2007 19:15

ah je ne l'ai pas encore lu, quel bonheur en perspective !
Bravo pour ce joli billet...

Flo 05/02/2007 20:11

Merci Lily ! Je te souhaite d'avance une belle découverte ! C'est vraiment un de ses meilleurs livres :)

Caroline 03/02/2007 10:27

Merci pour cette belle critique. J'ai encore plus hâte de lire le roman maintenant.

Flo 03/02/2007 21:27

Alors j'ai hâte de connaître ton avis ! :)